Livre premier : l’ombre de la tour noire

Chapitre un : l’adoption

Alors que je prends aujourd’hui mes fonctions d’ancien, il me revient, tout comme à mes prédécesseurs, d’écrire mes mémoires. Bien entendu, lorsqu’on s’installe à une table, devant une feuille vierge, passé un certain âge, ce sont des dizaines d’années de souvenirs qui affluent vers vous par vagues.

Le premier de ses souvenirs est sans doute un des plus pénibles. Je me souviens de la pluie, glacée, qui trempait mon visage. Ma petite main était tenue fermement par une main bien plus grande, calleuse et ferme.

Au bout du bras auquel appartenait cette grande main d’homme, je ne voyais que de l’acier et des poils. L’homme, grand et fort était en armure, comme de nombreux autres qui étaient là. Toute la région d’Aprepierre s’était réunie autour de deux bûchers. Les deux personnes au sommet de ses ensembles de bois brûlant et crépitant étaient mes parents. Tous les gens qui les connaissaient et qui les estimaient s’étaient réunis à la nuit pour leur dire adieu. Ils avaient été emportés l’avant-veille par une forte fièvre dont l’origine reste encore aujourd’hui un mystère.

L’homme qui me tenait la main était le frère de ma mère. Il me prit dans ses bras et me murmura d’une voie lente et monocorde : « Ne t’inquiète pas, nous prendrons soin de toi. »

Je pense m’être endormi à ce moment-là, mais le lendemain, je me réveillais dans une chambre inconnue et chaude. J’avais le cœur lourd. Je savais ce qu’était la mort, malgré mon très jeune âge.

Après quelques instants durant lesquels le rêve brumeux trouble la réalité, je sortais du lit, puis de la chambre. Les torchères et le brasero qui chauffaient et éclairaient la pièce m’aveuglaient quelques secondes. Une fois que mes yeux s’habituaient au changement de luminosité, je reconnaissais la grande salle de la maison des Deux-Rivières. Mon oncle Arron et ma tante Grida parlaient de mon avenir autour d’une table.

L’ancien d’Aprepierre leur avait confié mon éducation. Ils étaient mes parents les plus proches, et ils n’avaient jamais eu d’enfants. Je m’étais glissé dans la salle sans qu’ils le sachent et j’entendais leur conversation.

«              -Le petit suivra la voie de son père, énonçait mon oncle.

-Mais il a le caractère de sa mère. Le petit est si doux et fragile…

-Si ma sœur avait eu d’autres fils, reprit mon oncle, je ne serais pas si directif, mais il lui revient de prendre la suite de son père. D’ailleurs, il doit changer de nom sur l’heure.

-Oui, comme ses ancêtres, il prendra le prénom de son père, c’est son héritage. »

Je m’étais assis sur une margelle, non loin d’eux, dans la pénombre. Je ne voyais pas le chien de mon oncle se glisser près de moi. Je n’avais que six ans et, bien qu’il n’eut pas de mauvaises intentions, cette nuit-là, il fut une source d’ennui.

Lorsqu’il avait enfin senti ma présence, il était venu pour que nous jouions comme nous en avions l’habitude chaque fois que mes parents et moi rendions visite à notre oncle. Il était forgeron et mon père était un genre de guerrier, le seul du domaine. Ils avaient souvent à faire l’un avec l’autre.

Comme souvent, il avait eu le réflexe de me faire une véritable fête. Bien entendu, le bruit a interrompu la passionnante conversation entre mon oncle et ma tante.

Oncle Arron m’avait littéralement transpercé du regard. La conversation l’avait déjà passablement énervé, mais mon intrusion semblait avoir allumé un véritable brasier de colère dans ses yeux. Il bondit de sa chaise, sans ménagement. La chaise heurtait le sol au moment où je sentais sa poigne puissante et ferme saisir mon bras. J’étais resté interdit devant la rapidité et la puissance que cette véritable montagne pouvait développer. Aujourd’hui, je sais que mon esprit d’enfant était très impressionnable.

« Va dormir, demain, une nouvelle vie commence ! » Sa voix roulait comme le bruit d’une tempête. Il n’était pas question pour moi de désobéir.

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