Maryse Weisser Macher

« Attention ! » disait le panneau, au bord du chemin.

Ce jour-là, premier jour de l’automne, nous avions improvisé une promenade après le copieux repas dominical. Nous fêtions les trois anniversaires du mois d’octobre à la campagne, dans la grande maison de mes parents. Celui de mon père, de ma sœur et de mon neveu Robin, cinq ans. Robin est aussi mon filleul. Nous avons une relation particulière tous les deux. J’étais présente à sa naissance. Son père étant militaire, il n’a pas pu se libérer quand ma sœur a accouché. La naissance était prématurée, je suis restée avec ma sœur et Robin dans leur appartement durant quinze jours, ce qui a créé des liens forts.

Robin désirait un treillis pour son anniversaire. Il rêvait de se fondre dans la nature afin d’observer les animaux sauvages dans leur milieu naturel. Moi qui ai deux grandes filles, je me sentais investie d’une mission différente et de plus, je trouvais qu’un treillis, c’était mieux qu’un pistolet !

Dans la famille, nous étions tous chasseurs. La chasse faisait partie de notre culture. On la pratiquait sans se poser de questions. Je pense qu’il y a certaines choses que l’on fait parfois par habitude et sans se poser de questions. Et puis un jour, un élément nous fait réfléchir à nos réflexes jusque-là évidents, et on les regarde de plus haut, avec du recul. C’est ce qui s’est passé avec ma famille de chasseurs. Ce changement s’est immiscé lentement grâce aux enfants. Nous habitons à la campagne et nos enfants ont commencé par vouloir adopter un chien, un chat, puis comme nous avions de la place à la maison, nous avons pris deux poneys et trois chèvres. Nos relations avec les animaux sont devenues différentes. Ensuite progressivement, les chasseurs de ma génération ont changé de point de vue, influencés par les plus jeunes. Ils ont parlé de respect des animaux, d’amour de la nature… Une personne a même prononcé le mot végétarien ! Autrefois, ce mot était presque une injure dans une famille de chasseurs ! Lorsque l’arrière-grand-père est décédé, nous avons posé les fusils. Il était le dernier chasseur de sa génération. Jusque-là, je pense que l’on continuait à aller à la chasse surtout pour passer du temps avec lui.

Après avoir rangé les armes, nous allions tous ensemble à la chasse… aux champignons. Certains portaient leur vieille tenue de camouflage. Ils disaient qu’ainsi, ils observaient bien mieux la nature. Cette année, les champignons ont poussé à foison. Nous y allions le matin, au lever du soleil, au moment où les animaux sauvages sont encore ensommeillés et qu’il est possible de les surprendre. Le chevreuil avec son petit, le héron dans le champ, et cette odeur de primeur humidité, celle qui annonce les champignons, quelques fois cachés sous les feuilles brunies tombées récemment. Vient ensuite la jubilation de rapporter des paniers entiers, le partage et la grande poêlée qui permet de se réjouir de la bonne cueillette. Tradition familiale incontournable.

J’ai trouvé un treillis pour Robin. Dans un magasin de jouets, au rayon déguisements. L’important pour lui, c’était la couleur. Il voulait pouvoir se cacher et observer la nature. Son père l’a initié à cette activité. Aussi, certains dimanches, ils partaient à l’aube afin de contempler la vie sauvage en éveil. Ils prenaient des photos avec le Smartphone paternel et Robin les montrait fièrement à sa maman en rentrant.

Je me souviens bien de ce jour d’anniversaires : Robin était heureux de présenter à tous les membres de la famille ses prises de vue du dimanche précédent. Sur le téléphone de son papa, il nous montrait un bel écureuil roux dévoilant son ventre blanc. Robin faisait mine de chatouiller la belle fourrure ventrale. Il me racontait que c’était toujours le même écureuil qu’il rencontrait à cet endroit. Il l’avait baptisé Pepito. Robin a soufflé ses bougies le premier. Le gâteau en forme de hérisson a fait sensation ! Ma sœur avait bien choisi pour son fils. Robin était émerveillé en ouvrant son cadeau. Il nous expliquait comment il pourrait se cacher grâce à son treillis. Robin était d’autant plus excité en ouvrant le cadeau suivant : un appareil photo miniature d’explorateur !

À son école, il était surnommé « Robin des bois ». Il parlait souvent de ses sorties et des animaux qu’il y rencontrait. La maîtresse lui avait proposé de l’aider à préparer une exposition photo en classe. Ainsi, il commencerait sa série de clichés avec son propre appareil.

Après le café, toute la famille partit pour la marche digestive. Nous allions en forêt, au bord du canal. Robin demanda s’il pouvait s’habiller en treillis et prendre son appareil photo. « Bien sûr » ont dit ses parents, heureux de voir leur petit bonhomme passionné et enchanté. Pendant la promenade, il était question du prochain match de foot de Nathan, des études de Lucie à Paris et de l’organisation du repas de Noël, car, ça arrive vite ! Dans un mois, nous pourrions faire le même chemin et ramasser des châtaignes pour les faire ensuite griller à la cheminée. Je pensais à ce moment-là que nous avions de la chance de nous balader ainsi, en famille, dans cette nature automnale éphémère qui revêt ses couleurs si douces. Nos pas étaient synchronisés et bouleversaient les feuilles rousses qui nous répondaient en écho, en un froissement attendu et apaisant. Robin a aperçu des canards sur les berges du canal. Il prenait des photos. « Ne t’approche pas trop », lui disait sa grand-mère. Robin écoutait et vint me donner la main pour continuer le chemin. On pouvait deviner son bonheur à cet instant.

En pointant du doigt le bosquet un peu plus loin, j’expliquais qu’une grande famille de lapins s’était installée à l’intérieur cette année. Robin a demandé à ses parents s’il pouvait aller surveiller les lapins. Devant leur accord, il partit en courant, puis se faufila dans le bosquet pour se cacher. Les adultes se considérèrent avec un sourire complice. Maman demanda, comme le font souvent les grands-mères, si on restait manger ce soir. Nous nous sommes regardés afin de prendre une décision commune.

Puis, prestement, Robin sortit du bosquet au loin, tout excité.

Au même moment, un bruit sourd, sec, énorme.

Les oiseaux s’enfuirent, rapidement.

Le temps s’arrêta, se dilata, puis se raccourcit.

Deux lapins sortirent du bosquet.

Robin tomba à terre, inerte.

Des cris, inoubliables.

Et puis, je me souvins avec effroi du panneau, au début du chemin. Comment une ancienne famille de chasseurs a-t-elle pu passer à côté, sans lire le message en entier ? Justement par simple habitude peut-être.

L’image qui me hante aujourd’hui et que ma mémoire a choisi de garder est celle de ce petit bonhomme des bois, camouflé, confondu avec les feuilles d’automne et entouré d’une immense vague rouge incongrue se déployant lentement près de lui.

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