Jean-Michel Martin

Prologue

Il y a, loin, perdu dans les montagnes, un village qu’aucune route ne dessert suite à une bulle papale datant du treizième siècle. Une bulle papale édictée par le pape Grégoire IX, le nom de ce village avait été retiré de toutes les cartes, les routes qui y conduisaient devaient être abandonnées, les hommes et leur descendance ne devaient plus y porter leurs pas. Au bas de la condamnation qui impliquait l’excommunication et en vertu de la promesse faite à Pierre par Jésus, chaque ministre, envoyés et membre de la Sainte Trinité devraient aussi se détourner de ce village, caché à la fois à la face des hommes et à celle de Dieu lui-même.

Enseignant en histoire, je faisais de nombreuses recherches sur les bulles papales émises à cette époque lorsque je pris connaissance de la bulle de Grégoire IX. Dans cette copie fidèle et les textes qui y étaient associés, le nom et la localisation précise de ce village y ont été censurés. Piqué par une curiosité féroce, je me devais, en bon auteur, de mener l’enquête et découvrir quels péchés les habitants de ce hameau oublié de Dieu et des hommes avaient bien pu faire pour attirer sur eux tant de colère.

Motivé par la puissance de l’énigme à percer et mon instinct qui me promettait une histoire digne des meilleurs polards médiévaux, je prenais un tournant dans ma carrière d’auteur en contactant Romain, un de mes plus vieux amis, cinéastes amateurs de talent pour qu’il me suive durant l’enquête. Cette vidéo devait devenir la première d’une série d’enquêtes que j’effectuerais à travers le pays à l’occasion de recherche pour mes différents ouvrages.

Chapitre 1 : départ

Nous avions rendez-vous dans une vallée à une heure de route de chez moi que j’avais identifiée comme étant le meilleur point de départ pour notre très longue marche. Nous étions l’avant-veille de la Saint-Jean. Il était huit heures du matin lorsque Romain arrivait avec son petit utilitaire blanc hors d’âge et stationnait ce dernier à droite de ma voiture.

La petite aire sauvage au bord de la départementale sur laquelle nous nous étions donné rendez-vous était perdue au milieu de nulle part, sur une route peu fréquentée qui serpentait au fond de la vallée comme une cicatrice béante sur une forêt aussi ancienne que les montagnes qui nous entouraient. De part et d’autre, l’océan de verdure, émeraude, qui nous entourait nous submergeait déjà par sa simple présence imposante, empreinte d’une force tranquille que rien ne semblait pouvoir troublée.

Nous avons commencé notre marche en partant vers le nord, sacs remplis de provisions, suivant la courbe du relief en essayant de suivre une piste de gibier qui se dirigeait vers la crête nous surplombant. Nous déjeunions au bord d’un cours d’eau ruisselant entre les pierres moussues et suintantes d’humidité. La canopée nous garantissait une marche et un déjeuner dans une pénombre constante.

« Quels indices tu as sur la localisation du village, me demandait Romain.

–        Je n’en ai pas vraiment, j’ai fait des recherches sur des textes, histoires, anecdotes et registres paroissiaux précédents la bulle en question. Les noms des protagonistes et des lieux, lorsqu’ils concernaient le fameux village, ont tous été censurés, et pourtant, je suis remonté loin dans le temps. Par contre, grâce aux photos satellites accessibles au public, j’ai pu trouver des traces, beaucoup plus loin dans la forêt, de ce que je pense être une agriculture en terrasse. C’est les traces les plus évidentes, et surtout les seules traces de civilisation décelables dans le secteur.

–        Du coup, les terrasses que tu as vues seraient les vestiges de ce village ? »

Romain avait vu juste. Si notre rythme de marche ne variait pas, compte tenu de la distance qui nous séparait des coordonnées de notre but, nous devions atteindre le village le lendemain en milieu de journée.

Le reste de notre progression durant la journée se passait admirablement bien et nous avions atteint un maquis raz qui serait idéal pour y passer la nuit. Nous avions fait quelques préparatifs, coupé quelques buissons, installé un cercle de pierre dans lequel nous avions allumé un bon feu afin de passer la nuit au sec et au chaud. Nous discutions une longue partie de la soirée, entourer par les bruits des animaux nocturnes, peuple endémique hantant l’épaisse obscurité de ces forêts primordiales.

Alors que rien ne le présageait, nous nous interrompions notre conversation, sans cause précise, avant de constater que nous ne savions plus quel était le sujet de la discussion que nous poursuivions il y a une seule et unique seconde plus tôt. Plus aucun bruit ne résonnait dans la nuit. Seul un léger brin d’air agitait les branches des arbres, c’était le seul bruit audible.

Minuit était passé, nous étions désormais la veille de la Saint-Jean.

Chapitre 2 : arrivée.

Les premiers rayons du soleil nous réveillaient et en quelques minutes nous étions prêts à reprendre la route. À l’aide d’un GPS, je retrouvais rapidement la direction que nous devions emprunter.

Nous progressions assez rapidement et les premiers murs couverts de mousse et de lierres.

Les premiers murs ne dépassaient pas un mètre de haut. Certains se résumaient en quelques tas de pierres disparates. Comme nous arrivions par le bas du village, les premiers tas de pierres suffisaient à dissimuler les constructions les mieux conservées. Petit à petit, dans une atmosphère presque palpable, comme si le vent lui-même n’avait pas visité depuis huit siècles les derniers vestiges de cet étrange lieu.

« De la mousse et des cailloux, me lançait Romain d’un ton amusé. J’ai hâte de voir ce que tu vas pouvoir apprendre d’un tas de mousse et de cailloux.

–        Ne fais pas le malin, lui répondis-je presque autant amuser. Je risque de te surprendre. »

Je lui désignais alors une des terrasses qui devait accueillir une partie de l’agriculture de ce village qui me dominait d’une hauteur d’homme : « Monte là-haut pour me filmer en plongée. » Agile comme dans mes souvenirs, datant de plus de quinze ans, il se retrouvait en un éclair sur le muret. « Ne bouge pas », me lançait-il alors qu’il s’écartait du bord en retirant son sac à dos. Ce dernier contenait son matériel de prise de vue et un trépied y était accroché.

Une fois tout le matériel en place, après une rapide mise au point, je récitais le petit texte que j’avais préparé et qui servirait d’introduction à ce petit documentaire. Au milieu de l’introduction, je retirais de ma poche la copie de la bulle papale et j’en lisais à haute voix l’exact contenu.

Nous avions convenu de débuter sur un plan fixe. Romain avait laissé tourner la caméra une fois celle-ci réglée et bien positionnée et le temps que je n’arrive au bout de l’interminable introduction que j’avais préparée, Romain avait disparu à la recherche des premiers indices ou des premières pistes que nous pourrions explorer.

Après d’interminables minutes durant lesquelles j’étais parvenue à m’ennuyer moi-même en évoquant un sujet qui pourtant me passionnait, il fallait retourner cette scène en remaniant mon monologue. J’appelais Romain pour qu’il coupe la caméra et efface le premier essai. « Attend j’ai trouvé un truc, tu devrais venir voir ! » me lançait » il. Je le rejoignais, un peu agacé, en cherchant dans ma tête quelles parties du monologue je devais couper.

Je pensais le trouver arrivé sur la terrasse sur laquelle nous avions installé la caméra, mais tout ce que je découvrais c’était une nouvelle partie du village qui était resté dissimulé jusque-là. Les murs et vestiges d’habitations que nous avions croisées jusque-là n’étaient que les fantômes de murs devenus de simple tas de pierres au fil des siècles, mais cette fois, les murs qui étaient en face de moi étaient beaucoup plus grand.

Les murs qui se dressaient devant moi révélaient le squelette d’un village beaucoup plus important que ce que j’avais imaginé. Aucune ne trace de Romain, je criais son prénom, mais seul l’écho de ma voix rebondissant sur les murs me répondait. Je ne me risquais pas à arpenter les ruines, je préférais faire demi-tour. Avec un sourire, je me disais que déballer le déjeuner le ferait sortir de sa cachette. Je retournais à l’endroit où nous avions laissé les sacs et la caméra, à quelques pas derrière moi.

Lorsque je me retournais vers les sacs, je découvrais qu’ils étaient éventrés et leur contenu était éparpillé sur toute la zone.

Chapitre 3 : 

 « Putain, mais qu’est-ce que t’as foutu, tu ne pouvais pas sortir la bouffe, disons, normalement ? »

Romain était revenu et, alors que j’étais en pleine confusion, il me surprenait avec son intervention, ayant vu les sacs, je ne pensais même plus à lui le temps d’une seconde. Je me tournais vers lui et il me faisait face. J’essayais de bredouiller une explication, lui signifier que je ne savais pas ce qui s’était passé.

« Là ! »

Il venait de hurler en montrant un point qui se situait derrière moi, mais le temps de faire volte-face, je ne comprenais pas ce qu’il venait de voir et ce qu’il essayait de me montrer. Il expliquait en se dirigeant vers les provisions éparpillées : « Là j’ai vu quelque chose, une main vient de chopper de la bouffe ». Il continuait après m’avoir dépassé jusqu’au bord du muret où il s’attendait à trouver une personne ou un animal.

« Une main vient de nous piquer du manger je te dis, je l’ai vu !

–        Une main humaine ou une la patte d’une bestiole ?

–        C’était une main je te dis, un trou du cul a dû nous suivre jusqu’ici, un plaisantin qui n’aurait rien eu à foutre de son long week-end de la Toussaint que de suivre deux mecs en forêt. »

C’était aberrant que quelqu’un nous ait suivis, mais en lui confrontant la supposition qu’il ait pu s’agir d’un ermite, d’un désœuvré qui habitait les bois, mes propres suppositions me semblaient encore plus stupides. Nous nous installions pour déjeuner dans l’herbe, là où nos provisions avaient été éparpillées. Remis de nos émotions, j’évoquais le besoin de retourner le monologue d’introduction.

Je voyais les yeux de mon compagnon chercher un intrus, une anomalie dans le décor ou le moindre signe d’une présence indésirable tandis que nous parlions, mais en vain.

Après m’avoir convaincu qu’un montage habile ferait la blague pour le monologue et une fois une frugale collation engloutie en un temps record, nous nous dirigions vers la trouvaille de Romain. Il me conduit jusqu’à son étrange découverte. Nous nous faufilions au milieu des murs squelettiques qui nous abritaient de toute lumière directe du soleil.

Après quelques minutes de marche entre les pierres antiques, nous atteignons un lieu visiblement aménagé au centre de l’ancien village. Au centre de ce qui semble être une ancienne place circulaire, un menhir vierge de toute végétation envahissante semblait veiller sur les murs encore debout du village. Je demandais à Romain de retourner en vitesse chercher la caméra pendant que je cherchais le meilleur endroit pour être filmé à côté de ce qui semble être une aberration architecturale.

En contournant le bloc massif de granit sombre, je distinguais des symboles gravés dans la pierre. Je remarquais aussi qu’aucune poussière ne le recouvrait, comme si la poussière le fuyait autant que les plantes qui ont envahi le moindre mur. Le symbole qui était le plus haut était une étoile composée de huit branches. Je ne reconnaissais ni la symbolique de cette étoile à huit branches, que je voyais pour la première fois, ni les symboles suivants, malgré toutes les écritures que j’ai pu voir au long de ma vie. Une partie des symboles semblaient évoqués une écriture cunéiforme d’une rare complexité et jamais étudiée, sans quoi je l’aurais sans doute reconnue, d’autre pouvaient vaguement évoquer une lointaine parenté avec une forme d’alphabet cyrillique dégénéré.

Chapitre 4

Je prenais de nombreuses notes et photos des gravures trouvées sur le menhir en attendant le retour de Romain. Absorbé par l’étude de ces mystérieuses écritures, je ne me rendais pas compte du temps qui filait à une allure qui me semblait folle. La luminosité commençait à diminuée légèrement et l’absence de Romain ma frappait soudainement.

Alors qu’il aurait dû revenir quelques minutes après m’avoir laissé, c’est une poignée d’heures qui s’étaient écoulées. Je rangeais mon téléphone et mon carnet dans ma poche et partait à la rencontre de mon compagnon de route. Je cherchais mon chemin dans les ruines, tournant et retournant à chaque pan de mur qui me paraissait familier. J’en franchissais de nombreux, beaucoup trop, jusqu’à me rendre compte que j’étais perdu.

J’attrapais mon téléphone pour éclairer ma route, le jour finissant me privait de la lumière indispensable à mon retour au camp. Le crépuscule de cette veille de Toussaint semblait dense, presque épais et palpable. J’appelais Romain, sans résultats.

Un bruit, lointain, étrange, parvenait aux oreilles. Des coups étaient frappés quelque par non loin de moi sur la peau tendue d’un tambour. Je me guidais à l’aide de se son et continuais ma route en direction de la lueur qui semblait provenir d’un feu. Les bruits de percussions s’amplifiaient au fur et à mesure que je m’approchais de la lueur. Je réalisais rapidement que je parcourais le court chemin qui me séparait de la place centrale et de l’énigmatique menhir. Après avoir franchi deux nouveaux murs, je me retrouvais en bordure de la place circulaire du village.

Je restais à l’abri du dernier pan de mur qui me séparait de la place, les sons qui me parvenaient de la place constituaient une étrange musique sur un rythme alternant entre une frénétique série de coups sur un tambour et une seconde série bien plus lente, comme les battements d’un cœur lent. Des ombres trahissaient la présence d’un groupe de danseurs suivant la musique frénétique autour d’un feu.

Je passais ma tête à l’angle du mur qui m’abritait pour observer la scène.

Rien ne prépare l’esprit d’une personne à voir ce que je vis. Plus d’une trentaine d’hommes et de femmes nus dansaient autour d’un immense feu fait non loin du menhir. Les danseurs suivaient le rythme de la musique, autour du cercle former par les danseurs, plusieurs autres groupes de gens, eux aussi nus et leurs corps couverts de symboles se livraient à une gigantesque orgie. Tous les participants de cette fête surréaliste et impossible avaient sur le corps des peintures qui représentaient des symboles que je n’avais vu qu’une seule fois dans ma vie, aujourd’hui, sur le menhir.

Mon regard passait frénétiquement des danseurs aux participants de l’orgie et, enfin, sur la pierre dressée au centre de la place circulaire. Là un homme était attaché comme une chèvre qu’on livrerait en sacrifice lors d’une messe païenne, je venais enfin de retrouver Romain.

Soudainement, une femme, aux formes généreuses, vêtue uniquement d’une coiffe de fourrure et d’un collier apparemment composé de têtes d’oiseau. Elle semblait présider toute cette folie. D’une parole, elle interrompait la cérémonie et se lançait dans un discours qui n’était pas adressé aux participants, elle semblait s’adresser à une divinité, l’implorant en hurlant et dans une langue que je ne reconnaissais pas.

La femme, la maîtresse, nue, traversait les flammes du brasier en marchant tranquillement comme si elles ne l’atteignaient pas. Sa peau léchée sur chaque centimètre carré aurait dû cuir et fondre, mais rien ne se passait. De l’autre côté du feu, elle avait rejoint Romain toujours pie et poings liés sur le menhir. Arrivée à mon ami, elle saisissait sa tête avec ses deux mains et elle la frappait de toutes ses forces à plusieurs reprises sur la pierre. Toute l’assistance assistait au meurtre sans échanger une parole. Les tambours étaient muets, le rythme était cette foi donner par les chocs du crâne de Romain contre la pierre, de si violents coups que le son parvenait jusqu’à moi.

Je ne pouvais pas compter les coups, j’étais incapable de faire un geste ou dire une parole. Elle continuait à envoyer frapper le crâne jusqu’à ce que les os se brisent au point de ne plus faire aucun bruit et jusqu’à ce que la maîtresse ne puisse plus continuer. Une fois arrivée à ce stade, la maîtresse faisait demi-tour lentement, faisant face à l’assistance. Elle me faisait penser à un prêtre donnant la messe, s’adressant avec ferveur autant à l’assistance et à une divinité inconnue.

Chapitre 5

Le cadavre de Romain était toujours attaché au menhir, la maîtresse de cérémonie finissait son monologue et l’orgie et la danse reprenaient en même temps que la musique aux rythmes instables et entêtants. Quant à moi, j’étais toujours incapable de faire un mouvement, assommé par le choc de ce qui se déroulait sous mes yeux. Les participants à l’orgie semblaient s’entasser désormais de façons plus frénétiques et désordonnées en un tas de chaires dont je ne distinguais plus que les contours.

Je mis un temps avant de me rendre compte que ce n’était pas la lueur vacillante du brasier et la pénombre qui faisaient se confondre les membres, mais le fait qu’ils étaient réellement en train de fusionner en une seule chose informe. Les danseurs dansaient et la maîtresse de cérémonie, après avoir lentement rejoint le cœur des flammes, continuait à psalmodier d’incompréhensibles prières.

Mes nerfs étaient de moins en moins sous mon contrôle, mes jambes ne me portaient plus vraiment et je perdais connaissance, tombant lourdement comme tombe le corps d’un homme…

Un rayon de soleil me tirait de ma torpeur et je m’éveillais le jour de la Toussaint. Les idées plus que confuses, je ne faisais pas la part entre le rêve et la réalité, qu’avais-je vu ? Où était la frontière entre le cauchemar et la réalité de cette veille de Toussaint ? Je ne savais pas ce à quoi j’avais assisté. Je me levais doucement et tournais mon regard vers l’espace circulaire au milieu duquel la pierre trônait. Pas de danseurs, pas d’orgie et aucune maîtresse de cérémonie aux têtes d’oiseau en guise de collier.

Je m’approchais du menhir à la recherche d’indices, une trace de sang partait du centre de la pierre et filait jusqu’à la base de cette dernière. J’approchais ma main du sang, il était frais. Pourtant, au cœur de la place, pas de traces de feu, pas d’herbe écrasée par des danses frénétiques, mais le sang était bien là. Je repartais à la recherche de nos affaires et de la terrasse sur laquelle je m’attendais à voir Romain, personne.

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